Les impressions d’un visiteur de Saint-Jean (troisième article 1)

Le troisième article, paru dans l’Echo de l’Oise du jeudi 2 septembre 1897, s’intitule :

 

Notes et impressions de vacances

Saint-Jean-aux-Bois

 

P1030483La route de Meaux traverse toute la forêt de Compiègne, du nord-est au sud-ouest, sur une étendue de trois bonnes lieues. Cette route s’appelle, ici, plus communément route de Crépy, l’ancienne capitale du Valois, à cinq lieues de Compiègne. Elle est belle, large, fortement ombragée par des arbres séculaires. Il fait bon reposer sur ses accotoirs, véritables divans capitonnés de mousse molle et parfumée. La marche, en telle condition, devient plaisir à qui se sent solide. C’est encore le système de locomotion le plus hygiénique, le plus naturel sinon le plus agréable en dépit des services indiscutables de vitesse que rend le cyclisme.


Je suis au premier carrefour de la forêt, porte gardée par le poste Napoléon, coquette maison forestière rappelant un peu, avec ses dépendances et ses sapins, les petites formes de l’Oberland. Je passe, sur la route même, le carrefour de La Tilloye, encore entouré de quelques tilleuls dont je m’infuse de l’odeur agréable et pénétrante. Voici les ronds-points du Blaireau et du lièvre qui me donnent des jambes ; le carrefour des Clavières ou clavées, dérivatif de claies, entreillagé pour garantir des animaux les jeunes plantations qui s’y sont faites de tout temps. À ma gauche, aussi enclavée dans le long treillage de la Faisanderie sont les deux garderies de la Forte-Haie et des Clavières. J’arrive au carrefour de la Barrière. On a très probablement fort reculé celle-ci, car la route est libre et tout aussi belle qu’au départ. Mais, bientôt, un peu plus loin que le sixième kilomètre, elle bifurque à gauche et je lis sur la plaque indicatrice : route des Meuniers. C’est de bon augure. Qui dit meuniers dit pain, dit nourriture, dit bienfait. Il me semble entendre d’ici la petite sonnette qui avertit le garde moulin qu’il faut ensacher à nouveau. J’entends bruire la roue dans l’eau claire du ru et, bientôt, de gros tire-bouchon de fumée grise me préviendront que le four chauffe pour la miche et le pain bis.

 

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Oh ! Désillusion ! L’étiquette seule est restée mais le produit a, depuis bel âge, disparu. Les meuniers de Saint-Jean sont tous morts. Le chemin leur survit et ne donne plus passage qu’aux grumiers qui viennent, journellement, alimenter les scieries mécaniques de Compiègne.

 

Quatre kilomètres encore et me voici à Saint-Jean dont j’entrevois déjà, dans la nuit verte des frondaisons, l’église, grande comme une cathédrale !…


Que vous veniez de Compiègne, de Vieux Moulin ou de Pierrefonds, l’arrivée est un vrai poème : Un vieux calvaire, comme savaient en tailler autrefois les bûcherons, vous tend les bras avec mansuétude. “Venez à moi, semble-t-il dire au passant, le suis encore vivant en ce village“. Une antique abbaye aux murailles noircies et salpêtrées va vous rappeler la vie des nonnains d’hier, les religieuses du Val des Écoliers.


Saint-Jean est le nid forestier par excellence. C’est à ses entours que dressent encore fièrement leurs cimes vermoulues les chênes qu’ont plantés les contemporains du grand roi. Sur des fûts plus gros que des piliers de basilique, les houppiers, ces grands bras des arbres, se tordent avec rage dans les dernières convulsions de l’agonie.


Partout de vieux murs, d’antiques maisons où se marie avec le moellon et la brique maints fragments de sculpture arrachés au moutier ou recueillis parmi ses ruines.

 

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À cent pas du calvaire, une vénérable porte, encore armée de ses meurtrières et de quelques créneaux, se soutient à peine. C’est l’entrée du couvent. Deux tours, deux bocaux, dont l’un est, depuis cent ans, dépourvu de son couvercle, flanquent cette porte fortifiée et gardée, jadis, comme une citadelle par une herse que remplace le pont d’aujourd’hui. Un fossé, presque comblé, et où se dorent au soleil des potirons ventrus vous dit encore qu’il y avait défenses en ce castel religieux. Il faut aller maintenant un peu plus loin pour contempler les blonds rameaux des saules et cueillir le liseron d’eau. Mais, ceci n’est qu’un léger coup de canif donné au contrat de la nature. Ne disons rien tant que la pioche d’un vandale ne s’attaquera pas aux tourelles. Fasse Saint-Hubert que Saint-Jean ne rencontre jamais de barbares au sein de son échevinage !

la suite demain


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